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Quand le collectif devient une force d’influence

Category Insight
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Nombre de décisions prises aujourd’hui cherchent à répondre à des enjeux dont les conséquences se feront sentir pendant des décennies. Climat, environnement, santé, agriculture, éducation : aucun de ces sujets ne se joue à l’échelle d’un mandat électoral. Pourtant, les choix qui les façonnent sont souvent dictés par des échéances bien plus courtes que leurs effets sur les générations à venir.

Deux tensions accentuent ce décalage. Dans un contexte d’instabilité géopolitique, l’Europe cherche à renforcer son autonomie stratégique, avec la difficulté de concilier des ambitions qui ne vont pas toujours dans le même sens : préserver l’ouverture commerciale tout en maintenant des standards élevés, renforcer la compétitivité sans renoncer aux investissements de long terme. Dans le même temps, les budgets se resserrent pour les ménages, les organisations comme les institutions publiques, transformant presque chaque décision en arbitrage entre ce qui semble urgent aujourd’hui et ce qui restera essentiel demain.

Ce contexte fait le jeu des réponses simples. Lorsqu’on demande de supporter aujourd’hui le coût de bénéfices qui ne seront parfois visibles que dans plusieurs années, alors même que les institutions chargées d’arbitrer sont sous pression financière, le temps long devient plus difficile à défendre. Partout en Europe, des forces populistes et autoritaires s’appuient sur cette lassitude et désignent souvent une même cible : une société civile de moins en moins financée, consultée de plus en plus tard et dont la légitimité est davantage remise en question, précisément au moment où son rôle dans la défense du temps long devient essentiel.

Face à cette fragmentation, l’action collective est l’une des réponses les plus solides. C’est précisément la raison d’être des fédérations : réunir des membres, des pays et des secteurs différents autour d’une position commune, et donner à chaque organisation une légitimité et une portée qu’elle aurait plus de mal à construire seule. C’est aussi ce qui nous intéresse dans le travail à leurs côtés : accompagner une fédération, c’est aider un même message à être porté par tout un réseau, au-delà des frontières.

Mais rassembler les voix ne suffit pas à leur donner de l’influence. Leur force dépend aussi de leur capacité à toucher au-delà de celles et ceux qui écoutent déjà. Cela suppose de comprendre qui reste en dehors de la conversation, pourquoi les récits existants ne leur parlent pas et comment les membres eux-mêmes peuvent devenir des relais.

Un récent rapport de la Confédération européenne des syndicats apporte un éclairage intéressant sur cette question.

La Confédération européenne des syndicats (CES) a interrogé ses organisations affiliées sur la manière dont elles se renouvellent, à travers une enquête menée auprès de 55 organisations et des entretiens avec six confédérations nationales et trois fédérations européennes. Lu sous l’angle de la communication, ce travail met en lumière un constat qui dépasse largement le mouvement syndical : la capacité à se renouveler ne dépend pas seulement de la force de la cause défendue, mais aussi de la capacité à la faire comprendre à celles et ceux qu’elle ne touche pas encore.

Trois enseignements en ressortent.

1. Le premier obstacle n’est pas l’opposition, mais la méconnaissance.

La méconnaissance du rôle réel des syndicats est le défi organisationnel le plus fréquemment cité (42 % des confédérations), tandis que leur image dans la société constitue également un frein important (27 %). Avant même de chercher à recruter, il faut donc reconstruire un récit. Le rapport souligne également que les discours traditionnels, centrés sur la sécurité de l’emploi et les formes classiques de contrat de travail, trouvent moins d’écho auprès des jeunes générations confrontées à un marché du travail plus précaire.

2. La communication prend le pas sur la confrontation, avec ses propres limites.

Alors que le recours à la grève diminue, les actions symboliques, les campagnes numériques et le travail sur l’opinion publique prennent davantage de place, dans ce que le rapport décrit comme un glissement vers le soft power. Mais il en montre aussi les limites lorsque la communication reste déconnectée de la participation et de la négociation : les réunions menées par des représentants syndicaux attirent encore environ deux fois plus de participants que les campagnes exclusivement numériques, tandis que les campagnes produisent des effets plus durables lorsque leurs revendications se prolongent dans la négociation. Autrement dit, toucher un public ne signifie pas encore le mobiliser.

3. Les contre-récits restent largement défensifs.

Face à une désinformation qui joue sur l’émotion et dont les algorithmes amplifient la portée, les syndicats continuent principalement à répondre par des canaux institutionnels. Le rapport invite plutôt à reconquérir cet espace avec des récits fondés sur des valeurs, portés par les membres eux-mêmes et pensés pour toucher les publics encore indécis, plutôt que de continuer à parler en priorité à celles et ceux qui sont déjà convaincus.

Ce que nous retenons de ces enseignements, c’est que le problème tient rarement à la seule adhésion à une cause. Il tient aussi à la capacité de comprendre qui reste hors de portée, de construire un récit qui lui parle et de donner aux membres les moyens de le porter à leur tour.

Pour les fédérations et les organisations qui reposent sur un réseau de membres, construire une position commune n’est donc qu’un point de départ. Leur force ne réside pas seulement dans leur capacité à parler au nom de plusieurs organisations, mais dans celle de transformer cette légitimité collective en une voix qui circule entre les communautés, les secteurs et les frontières, touche au-delà des cercles déjà convaincus et, finalement, pèse sur les décisions qui façonnent le long terme.

Source : Union Renewal in Action. An Analysis of Trade Union Strategies. Confédération européenne des syndicats (CES), janvier 2026.

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