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Il est temps que la forêt qui pousse fasse plus de bruit que les arbres qui tombent

Author Hervé Paques
Category Carte Blanche
Date

Par Hervé Paques, Strategy Director, MOJO Agency

Le choc

Travailler aux côtés d’organisations engagées, c’est être en contact direct et quotidien avec l’ensemble des crises qui traversent notre époque : économiques, sociales, géopolitiques, environnementales, culturelles, humanitaires. Les mots « pauvreté », « exclusion sociale », « inflation », « recul démocratique », « dérèglement climatique », « effondrement de la biodiversité », « menaces pour la santé publique », « conflits internationaux » sont partout. Et pourtant, le registre dominant des médias et du discours politique s’est discrètement déplacé vers « compétitivité », « économies », « pouvoir ».

Défendre des valeurs comme la solidarité, le respect de la nature, l’inclusion, la paix, la démocratie ou l’état de droit devient difficile, presque naïf. « Vert », « durabilité », « bienveillance », « participation », « droits humains » ne sont plus des mots porteurs. Dans certains cercles, ils sonnent comme des provocations.

Un vent de panique

Ces récits convergents partagent une même logique : concentrer le pouvoir, affaiblir les contre-pouvoirs, diviser les sociétés, creuser les inégalités.

Les conséquences pour les organisations engagées sont concrètes. Leur travail n’a jamais été aussi nécessaire. Mais leur soutien de la part des pouvoirs publics se réduit. Partout en Europe, leur légitimité, leur crédibilité et leurs financements sont remis en question. La société civile, les ONG, les acteurs de l’économie verte et les autres porteurs de changement opèrent sous une pression soutenue.

Beaucoup réexaminent leur positionnement narratif ou leur identité de marque. Un vent de panique souffle. Pour certains, la conclusion pragmatique semble être : s’adapter au cadre dominant, baisser ses exigences, tempérer ses valeurs, survivre. Est-ce vraiment la bonne réponse ?

Premier constat : ce que les médias montrent ne reflète pas ce que les gens pensent

La première hypothèse qui alimente cette panique, c’est que les narratifs médiatiques et le discours politique visibles reflètent fidèlement l’opinion publique. Ce n’est pas le cas.

  • Sur le climat, une étude de Bruegel montre que la baisse des votes pour les partis verts, et la montée d’autres préoccupations urgentes comme la santé, la sécurité, l’emploi ou le pouvoir d’achat, ne se traduisent pas par un recul du soutien public à la lutte contre le dérèglement climatique et l’effondrement de la biodiversité. Les deux ne se confondent pas.
  • Le même constat vaut pour les entreprises. L’an dernier, 194 grandes organisations, principalement des entreprises internationales et des investisseurs, ont adressé un message commun aux décideurs européens : les règles de durabilité sont essentielles à la compétitivité européenne, et les affaiblir comporte un risque économique réel. 
  • Sur la démocratie : la progression des partis populistes et autoritaires ne signifie pas que les citoyens ont renoncé aux valeurs démocratiques. La recherche suggère l’inverse. Les électeurs se tournent vers ces mouvements parce qu’ils ne se sentent pas entendus, parce qu’ils cherchent plus de reconnaissance, plus de dignité, une voix réelle dans le débat public.Le désir de démocratie ne faiblit pas. C’est sa mise en oeuvre qui déçoit.

Le même tableau se dessine sur l’aide humanitaire, la liberté de la presse, l’inclusion sociale, les droits individuels. Une vaste majorité de la population soutient activement les causes environnementales et sociales.

Le problème n’est pas l’opinion publique. C’est que les climato-sceptiques, les discours de haine et les postures provocatrices captent une attention disproportionnée dans les médias, et tout particulièrement sur les réseaux sociaux. Les voix hostiles sont plus fortes. Ce qui est nouveau, simpliste ou choquant obtient plus de couverture que ce qui est établi, nuancé et réel.Le résultat, c’est ce que les chercheurs appellent l' »ignorance pluraliste » : un décalage de perception qui amène citoyens et organisations à se sentir bien plus isolés qu’ils ne le sont réellement.

Deuxième constat : le modèle dominant ne fonctionne pas

Au-delà des perceptions, la question est de savoir si le modèle fondé sur le court-termisme, la compétition, la peur, l’exclusion et l’exploitation intensive des ressources produit réellement prospérité, santé et bien-être. Les données accumulées ces dernières années donnent une réponse claire.

  • Les guerres en Ukraine et en Iran ont rappelé au reste du monde la valeur stratégique des énergies renouvelables. Le vent et le soleil ne se bloquent pas dans un gazoduc endommagé ni dans le détroit d’Ormuz.
  • Le déclin de l’économie hongroise et la détérioration des conditions de vie sous Viktor Orbán, puis l’écrasante défaite de son parti aux élections d’avril 2026, apportent une preuve supplémentaire des coûts de l’autocratie, de la corruption et de la répression. L’expérience a été menée.
  • Les scandales de santé publique autour des PFAS et de la contamination au cadmium continuent de documenter la facture laissée par l’agriculture intensive et l’industrie chimique. La question de qui paiera reste ouverte.
  • Depuis 2020, la fortune des milliardaires a progressé de 81 %, tandis qu’un quart de l’humanité ne mange pas à sa faim et que près de la moitié vit dans la pauvreté.(Oxfam Belgique, 2024)
  • Les événements climatiques extrêmes ont causé plus de 830 000 morts et plus de 4 500 milliards de dollars de dégâts directs entre 1995 et 2024.(Germanwatch, 2024)
  • L’action climatique coûte entre 1 et 2 % du PIB. L’inaction coûte entre 11 et 27 %.(BCG / Cambridge Judge Business School, 2025)

Ce modèle ne fonctionne pas. Les preuves s’accumulent chaque jour. Comme l’écrivait Émile de Girardin, « gouverner, c’est prévoir. » Regarder loin n’est pas une idéologie. C’est une exigence de base.

L’arbre qui tombe et ce qu’il révèle

Ce à quoi nous assistons, c’est un système qui atteint ses limites et réagit sous sa forme la plus extrême, comme un animal blessé. Il fait beaucoup de bruit, comme un arbre qui tombe. Mais comme l’écrivait le poète Friedrich Hölderlin : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. » La forêt pousse depuis longtemps.

La forêt qui pousse, et son silence

Les acteurs du changement sont plus ancrés qu’ils ne le croient parfois. Des décennies d’engagement, d’expertise, de soutien public et de succès concrets ont creusé des racines profondes. Et pourtant, ce soutien majoritaire ne se traduit pas en influence réelle sur les dirigeants politiques et économiques. Pourquoi ?

Trois raisons structurelles ressortent.

D’abord, de nombreux décideurs raisonnent à court terme : saisir des opportunités de marché, anticiper les prochaines élections, se battre contre les concurrents. Cette logique empêche toute pensée rigoureuse, scientifique et de long terme.

Ensuite, le camp réactionnaire a construit une infrastructure intégrée combinant médias, maisons d’édition, think tanks, capacité publicitaire et partis politiques. Cela se voit en France, en Hongrie et à l’échelle internationale. 

Enfin, le camp progressiste, malgré ses fondations, ses ONG et ses fédérations, reste largement fragmenté et mono-thématique. Il ne forme pas encore un mouvement systémique.

L’historien politique belge Anton Jäger désigne cet état comme l' »hyperpolitique » : un engagement politique individuel intense, sans conséquence collective institutionnelle.Comme il l’écrit, c’est une « politisation extrême sans conséquences politiques ». Pendant que les acteurs du changement manifestaient, l’autre camp construisait des machines. Cette asymétrie explique pourquoi une opinion majoritaire ne se traduit pas en influence majoritaire.

Reconstruire des forces collectives, renforcer l’institutionnalisation et prendre position ensemble n’est plus une option. Et rester fidèle à des valeurs communes n’est pas un obstacle à l’efficacité. C’est la voie la plus crédible et la plus soutenue pour faire avancer nos sociétés.

Notre rôle en tant qu’agence de communication engagée

Chez MOJO Agency, cette analyse oriente ce que nous faisons et comment nous le faisons.

Nous construisons des ponts entre les parties prenantes engagées, en accordant la priorité aux fédérations, aux alliances et aux associations à membres en Belgique et en Europe. Nous adoptons une approche transversale de la communication, en articulant campagnes de sensibilisation, communication interne, relations publiques et affaires publiques en stratégies cohérentes plutôt qu’en actions isolées. Nous investissons dans des concepts créatifs avec une vraie puissance d’accroche, parce que le volume de contenus est élevé et la concurrence pour l’attention réelle. Et nous rendons les sujets complexes accessibles et actionnables pour des décideurs qui opèrent trop souvent en silos et dans l’urgence du court terme.

La forêt qui pousse est prête à se faire entendre. Nous sommes là pour amplifier sa voix.

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